Rebonjour Susane,

Je suis heureuse de voir que tu vas bien.

La neige tombe ce matin, c’est beau. Je n’aime pas vraiment l’hiver, mais je peux reconnaître sa beauté.  Il y a d’autres choses que je n’aime pas, mais je ne suis pas certaine de toujours pouvoir y voir du beau. J’y tâcherai. Quand mon père se fâche Susane, ce n’est pas beau, vraiment pas beau. Je vois la haine. Mais peut-être qu’il y a aussi l’amour. Un amour déguisé, un amour incapable d’être exprimé. On est comme ça dans ma famille, on a de la difficulté à s’exprimer. Moi je le fais, mais avec les étrangers. C’est plus facile.

Ma famille ne va pas très bien. En fait, ce n’est plus une famille. Mes parents se sont déjà aimés, mais ils l’ont oublié. Ma mère a été très malade quand j’étais petite. Elle a eu le cancer trois fois. À cette époque, je crois qu’ils s’aimaient encore. Du moins, je sais que mon père est resté à ses côtés et je l’ai vu pleurer. On a tous pleurés. Moi, ça m’a beaucoup bouleversée. Ma petite maman que j’aimais tant. Ma vie a basculé. J’ai perdu mes repères. Celle qui m’avait toujours protégé était en danger. J’étais seule. Mon père m’aimait mais il ne savait pas comme me le dire, il l’ignore encore aujourd’hui. Enfin, je crois que la maladie nous a tous refroidi et que plus jamais rien n’a été comme avant. Quelques années plus tard, ma mère est partie de la maison. J’imagine que son cœur à elle aussi s’est refroidi, qu’elle a eu besoin d’aller se réchauffer ailleurs.

Je ne sais trop pourquoi je te raconte tout ça Susane. Je parlais de la neige qui tombe ce matin et me voilà qui te parle de la froideur de mon cœur. Si je perçois la beauté dans l’hiver peut-être puis-je trouver du beau dans ce passé décomposé. Si je t’écris aujourd’hui Susane, ça fait partie du beau? Si ce passé décomposé a servi a aiguiser ma plume, c’est du beau ça aussi?  Tu sais ce qui est beau? C’est que quand j’étais petite, j’avais une grande tante qui s’appelait Suzanne, comme toi. Je l’aimais beaucoup. Elle est morte du cancer il y a de cela plusieurs années déjà. On s’écrivait des lettres elle et moi, comme toi et moi aujourd’hui. On était très proches. Quand je t’écris, c’est un peu comme écrire à ma tante Suzanne. J’espère qu’elle va elle aussi.