Je me suis dis que c’est à ça que ça sert, aussi, les blogues. Ce n’est pas juste une plateforme à raconter des histoires de vacances fabuleuses et des aventures inspirantes ou rocambolesques. Ça peut être aussi pour partager des passages ombrageux, de doute et de grande fragilité. Surtout, ce blogue-ci est ouvert pour un partage d’authenticité.

Alors ce soir, en ce 20 avril 2020, j’ai envie de vous partager l’histoire d’une personne que je connais depuis longtemps, pour laquelle j’éprouve beaucoup d’affection et en même temps, pour être complètement honnête, beaucoup de jugements. Est-ce le propre des relations humaines d’avoir des sentiments partagés et de voir l’ombre et la lumière à travers les autres.

Cette personne, je l’admire depuis des années pour sa détermination, sa fougue, sa ténacité notamment face à l’adversité, aussi pour sa passion, son intensité et sa capacité à rassembler et surtout à matérialiser ses idées, voire ses rêves. Son énergie vitale créative débordante m’a souvent semblé être sans borne et sans limite. Comme s’il était branché à la source directement ! Trop pour un simple humain, pour un seul homme. Ce sont des phrases que j’entendais souvent à son égard et même qu’il a commencé à les dire dans les dernières années. Plusieurs, d’ailleurs, l’ont souvent surnommé « la machine » et jusqu’à un certain degré, je dirais avec raison. Bref, juste de le voir aller à fond de train, j’en étais étourdi.

Au fil du temps qui passe, cet ami a su et a choisi, sans le faire consciemment, de mettre de côté énormément de choses dans sa vie personnelle. D’abord, en compromettant son confort au quotidien. Par exemple, en négligeant son besoin fondamental d’intimité et en partageant son seul espace privé devenu chambre-bureau où d’autres venaient régulièrement. Ensuite, en recevant de 20 à 30 colocs différents par année dans son espace de vie et de travail. Mais plus important encore, il a repoussé constamment des désirs profonds, à la limite du viscéral, qu’il a toujours eus depuis qu’il est jeune, soit de vivre au sein d’un couple stable et harmonieux et de pouvoir fonder une famille. Plus jeune, il rêvait d’une tablée à l’image des Nations Unies, avec des enfants issus de son cru tout comme d’autres adoptés d’Afrique, d’Asie et de l’Amérique latine. Ah, je le revois encore parler de ça; son projet de vie inclusif des cultures avec des yeux pétillants de bonheur et de fierté.

C’était un genre d’idole pour moi. Mon super héros perso. Capable de tout et ça depuis qu’il est haut comme trois pommes. Sa mère me disait encore récemment : « À trois ans, il voulait passer l’aspirateur tout seul. Faire ceci et cela seul, car son « mot de Cambronne » était semble-t-il, « J’suis capable! »

Alors, pas besoin de vous dire que, dès que j’ai appris sa chute, j’ai eu tout un choc. J’ai d’abord crié à l’impossible! Pas mon superman, mon super héros, capable de tout, entre autres, de relever un défi après l’autre, plutôt l’un avec l’autre, devrais-je dire. Car, rares sont les choses qui viennent seul. Je l’ai vu, de près, relever des montagnes d’obstacles à la puissance de l’incroyable « Hulk » et aplanir des courbes de crise. Je l’ai toujours vu comme un gars résilient et je crois toujours qu’il l’est. Or, à la différence maintenant, qu’il a craqué. Le barrage s’est fissuré et un flot insoupçonné de larmes, de cris et de douleurs a émergé. Je ne me rappelle pas avoir vu mon ami d’enfance dans cet état auparavant. Cela m’a donné des frissons dans tout le corps et j’ai eu mal, de profondes douleurs devant l’impuissance de tant de souffrance, de solitude et de tristesse, et devant cette vague de fond, disons-le, qui l’a pris par derrière et l’a fait culbuter dans des profondeurs.

Que faire dans ces moments? Juste être là, bien présent avec toute l’empathie du monde, accompagner l’être aimé qui est en souffrance, à son rythme, jour après jour, pas à pas, de respiration en respiration, sans chercher à lui servir des conseils ou des stratégies pour lui permettre de s’en sortir au plus vite.

Alors, j’ai offert le meilleur de ma présence bienveillante à ce bon vieux chum avec tout l’amour et l’affection que je cultive pour lui depuis des années. En même temps, comme je le mentionnais au début, je porte aussi des jugements sur lui et il m’est difficile de les cacher et de les ignorer tellement nous sommes près l’un de l’autre. Notre ressenti va au-delà des mots; nous sommes connectés à travers nos maux.

J’ai bien essayé de ne pas l’enfoncer encore plus bas qu’il n’était avec mes jugements du style: « Ben mec, ça fait plus d’un an que tu as des signes importants d’épuisement et que j’essaie de te le dire de toutes les façons inimaginables : ATTENTION! DANGER! ARRÊT! » Et toi, tu continues en me répétant constamment : « Oui, mais je vais avoir deux semaines, une semaine, un mois juste à moi bientôt, c’est un coup à donner. Je voudrais bien employer une personne, mais je n’ai pas les sous. » Et blablabla.

Yoga Salamandre

« Mais ce n’est pas paradoxal comme rythme de vie avec ce que tu fais comme métier en plus d’enseigner? » Tu me répondais que oui assurément, c’est même un peu ironique. Or, nous le savons bien tous les deux que c’est le défi d’être son propre patron et de jumeler le double chapeau d’enseignant et d’entrepreneur. C’est l’envers du décor vert et luxuriant que tout le monde envie et que peu de gens voit.

Moi mon ami, je t’ai vu aller intimement dans tout ton cheminement à porter ton projet et ton entreprise, seul à bout de bras, pendant près de 10 ans. Aujourd’hui, je suis aussi un témoin privilégié de ta chute, de ta détresse. J’ai vu et entendu tes cris du cœur pour avoir du soutien afin d’éviter de tomber en plein épuisement professionnel et personnel, car ton outil c’est toi, ton ÊTRE. Je tiens à te dire mon cher et tendre ami que tu demeures mon héros et une inspiration pour moi. Pas tant pour ta force légendaire à être là pour les autres, prêt à aider, ni pour tes grandes qualités de guerrier de lumière que je connais bien, davantage pour cette force à te montrer vulnérable, plus faible, à demander de l’aide et à être capable de la recevoir et surtout en demeurant TOI, c’est à dire, vrai et authentique comme je t’ai pas mal toujours connu, cher ami précieux à mes yeux, mais surtout à mon cœur.

Tu es un modèle de résilience encore aujourd’hui pour moi. D’ailleurs, en fin de semaine dernière, tu m’as fait réaliser par une analogie ce que tu vis vraiment.

Tu m’as dit : « Imagine que tu tombes en épuisement de travail et que ton médecin te donne un papier médical d’arrêt. Ton patron ou ta patronne te dira de prendre bien soin de toi, car ils ont vraiment besoin de toi.  Déjà, une pression se fera sentir du genre : fait ça vite et bien! Sois efficace, même dans ton épuisement. D’ailleurs, comme tu es la seule personne qui connait les dossiers de ton département, si tu arrêtes complètement pendant deux mois, tout va s’écrouler. Alors, pourrais-tu continuer à temps partiel à sauver le département tout en prenant soin de toi? » Fou, pathétique, insensé ? Non, c’est le propre de l’entrepreneur qui tombe en épuisement! J’ai alors compris avec quoi tu jonglais. D’une main, prendre soin de toi et décrocher complètement du travail et de l’autre main, tout faire pour sauver ton entreprise. Incompatible ?!

D’une part, c’est parfait car nous sommes en pleine pandémie et tout est sur pause. Bénédiction! Quel merveilleux timing je me disais, au début, pour toi. Cependant, après les deux premières semaines et voyant ce qui s’en venait, j’ai changé mon fusil d’épaule. Là, j’ai eu peur pour toi, peur que ce prolongement d’arrêt de tous tes services, les annulations de ceci et de cela, les demandes de remboursement de l’un et de l’autre, sans compter les hésitations des gens à s’inscrire pour l’été qui approche à grand pas, peur que ce soit là le dernier coup qui enfonce le clou et ainsi, fait éclater la structure colmatée de toutes parts depuis déjà trop longtemps. Nous savons bien que l’été est ta saison la plus importante dans l’année et qu’à elle seule, elle représente plus de 50% de ton revenu annuel.

D’autre part, la gestion de l’ensemble de l’œuvre était rendue trop lourde pour toi, sans compter les dédales administratifs avec les assurances à chaque année, les demandes de permis de ceci, des bâtons dans les roues pour cela, toute la toiture à changer impérativement, etc. Tu en avais déjà beaucoup trop; trop de chapeaux, trop de responsabilités, trop de défis pour pas assez d’énergie.

Comment conclure mon cher ami Yogi Martin? Oui, avec ces belles paroles de Léonard Cohen que tu aimes tant: «There is a crack, a crack in everything. That’s how the light gets in. ». Traduction libre : « Il y a une brèche, une fissure, dans toute chose. C’est comme ça que la lumière pénètre. »

Bravo mon Yogi pour, encore une fois de plus, démontrer avec éloquence que tu es loin d’être parfait, mais tellement authentique.

Ton admirateur et détracteur favori depuis plus de 47 ans. De ton tout premier souffle à ton tout dernier, je serai là, à tes côtés, à tenter au mieux de mes capacités, d’être le meilleur des compagnons de route qu’il soit pour toi mon alter ego.

Martin – Yogi des bois / entrepreneur.

p.s. Si vous avez un tel élan, faites-nous suivre vos textes, à l’adresse d’Isabelle: isabellelasalamandre@gmail.com