Martin, le yogi des bois, vous ouvre son coeur!

Je choisi aujourd’hui de partager avec vous ce pan de ma vie intime trop longtemps caché, que j’ai dévoilé au grand jour dans ma vidéo du 20 octobre dernier sur FB et qui avait pour thème: « Accepter l’inacceptable ». Ce texte s’inscrit dans un projet d’écriture de livre sur ma vie et des thèmes dont j’ai envie d’explorer en apportant une lumière différente. Projet débuté au Mexique en décembre 2019, que je reprends là maintenant depuis quelques jours.

L’extrait « La main tendue » que je vous présente aujourd’hui a été celui que j’ai choisi pour présenter au concours d’écriture de Radio-Canada, en février dernier dans la section récit.

Au plaisir de vous lire sur vos impressions, commentaires, partages du coeur etc..

Si l’élan est là pour vous, contactez moi: yogasalamandre@gmail.com

Un jour, il y a déjà près de 30 ans, tu m’as tendu la main alors que mon cœur battait la chamade. J’ai alors cru aux anges, des envoyés spéciaux qui arrivent au moment opportun. Sentant le danger qui me guettait, je m’étais réveillé en sursaut. Quelle intuition ai-je eu quand même! J’aurais dû la suivre jusqu’au bout de cette nuit interminable qui a marqué ma vie. Toutefois, j’ai réussi à éviter la première vague d’agressions avec ce réveil à la fois intuitif et brutal. En ouvrant les yeux, j’ai eu comme vision un cercle de gars qui venaient directement sur moi. Je dormais, couché sur mon sac de voyage au beau milieu de la ville, alors que mon cœur voulait sortir de ma poitrine tellement il battait fort. Je croyais avoir trouvé un lieu paisible et sécuritaire où me poser pour la nuit. J’étais en Europe, j’avais 18 ans et je voyais le monde en rose. Heureusement, je dormais toujours avec mon couteau ouvert juste en dessous de mon tapis de sol. Ne faisant ni un ni deux, j’étais debout couteau à la main en position de guerrier à crier : « Dégagez, sinon je ne garantis pas votre peau ». Pourtant, c’était la mienne qui était en jeu cette nuit-là. Jamais aucune autre nuit d’été n’aura été aussi glaciale dans mes veines que celle-ci. C’est ce que l’on appelle l’hiver par en-dedans. C’est là que tu es arrivé tel un ange. Le sens du timing parfait, que je me suis dis. Tu t’es présenté tout bonnement comme mon sauveur prêt à m’aider et je t’ai cru et suivi. Pensant avoir évité le pire, j’ai baissé les armes dans tous les sens du terme. Je t’ai remercié abondamment et fait confiance aveuglément. J’ai vraiment eu la conviction à ce moment que la vie était dont parfaite. Le bon samaritain envoyé juste après un incident aussi éprouvant. Excellent, me suis-je dis, pour garder ma foi en l’humain. Cependant, je me suis leurré et engouffré dans cette nuit noire encore plus profondément. Tu as abusé de ma confiance, de mon innocence et de mon corps.

Le pouvoir du mental m’a permis d’occulter des plans trop souffrants de ma réalité. Si bien que vingt ans plus tard, alors que j’avais des flashback de cette nuit d’agression et de viol, j’ai sérieusement douté que cela m’était arrivé. J’ai tellement voulu faire comme si cet événement traumatique de ma vie n’avait jamais eu lieu. J’ai même pensé l’avoir rêvé. J’ai souhaité ardemment te faire disparaitre de ma mémoire à tout jamais. Ne plus rien avoir comme image et sensation en lien avec toi l’inconnu, l’intrus et l’abuseur. Toutefois, comme subsistait en moi une vague impression d’avoir déjà partagé ce moment pénible de vie avec ma sœur, ma confidente, je l’ai appelée. Je suis donc allé à la pêche en posant des questions détournées afin de vérifier. J’y allais à tâtons, car si elle m’avait répondu par la négative, j’aurais refermé le dossier sans lui en parler et inscrit dessus : Dossier réglé/Affaire classée! La faisant parler un peu plus, le fameux mot tant enfoui et tabou a surgi des boules à mites et j’ai frémi. À l’écoute du mot viol, toutes les images de cette nuit sans fin ont émergées et malheureusement toi aussi tu es réapparu dans ce film d’horreur.  Normal, tu me diras, car tu étais un des personnages principaux. Une nuit sans fin où pourtant j’ai vraiment cru que c’était la fin. J’étais en mode survie en compagnie de toi et de ton arme.

Je crois que le fait de mettre un couvercle sur ça, aurait fait la job, comme on dit au Québec, pour un temps encore. Jusqu’au moment où tôt ou tard le volcan intérieur aurait fait irruption. Il y avait en moi inconsciemment un besoin d’exulter cette terreur enfouie si profondément au cœur de mon être blessé. Ce fut le cas, quelque temps après avoir eu la confirmation que je ne fabulais pas. J’avoue n’avoir rien vu venir. Nous étions en plein milieu d’une retraite de Yo »Gars » pour hommes. Après quelques exercices, danses et rituels, l’homme qui guidait nous invite à vivre un cercle de parole. Super, me dis-je, j’adore les cercles de parole et j’en guide depuis des années. À la différence près que lui se permettait d’intervenir et même de proposer des rituels en plein milieu d’un partage. J’ai dû passer le stade réactionnel dans lequel cela me mettait, car ce n’est pas comme ça que je guide les cercles de parole. Qui sait, avec le recul, je résistais peut-être à tout ce qui était en train de se tramer en moi à mon insu. J’avais constaté toute la puissance et la justesse de ses interventions et l’impact que celles-ci avaient chez les hommes. J’ai donc fait ce qu’il me restait à faire: lâcher prise, me prêter au jeu et fermer ma gueule.

Plus le bâton tournait et passait de main en main, plus le nombre d’hommes abusés augmentait. J’en étais sidéré. Je ressentais beaucoup de compassion et de tristesse en constatant la lourdeur et la douleur que plusieurs vivaient. Pour moi, tout ça me semblait tellement loin et tout réglé. Je me sentais complètement extérieur à eux, même si j’éprouvais beaucoup d’empathie. À l’image de l’aigle qui regarde de haut la situation, mon expérience de viol me semblait alors si étrangère que j’aurais pensé que ça faisait partie d’une autre vie. Si bien que, plus le bâton de parole approchait de moi, plus je me demandais ce que j’allais raconter. Dire que moi aussi j’ai été abusé? Pourquoi, pour quelle raison? Pour le simple fait de le nommer? Pour nourrir les statistiques d’hommes ayant vécu l’abus? Pour être solidaire avec mes compatriotes mâles qui ont osé se mettre à nu et se montrer vulnérables dans ce groupe? Un de plus, les gars, qui a été abusé! Peut-être un peu de tout ça à la fois? Une fois le bâton dans mes mains, j’ai respiré profondément et attendu quelques secondes afin de voir ce qui allait surgir en moi. C’était un peu comme si j’avais une marguerite entre mes mains et que je l’effeuillais pétale par pétale à une vitesse folle. J’enlevais une pétale à la fois et je me disais : « J’le dis »  « J’le dis pas ». Tout cela me semblait bien rationnel comme petit jeu, une vraie valse mentale avec le sablier du temps qui coule, les gars qui me regardent tenir le bâton en silence. Je ne ressentais pas mes tuyaux internes se tordre à l’idée d’osé nommer l’innommable. À vrai dire, je n’avais aucun accès à mon univers émotif. Il avait volé en éclats au même moment où tu m’as violé. Et pourtant, il était assurément extrêmement présent, car j’ai fini par dépouiller ma marguerite intérieure avec un : «Je le dis ». Oui, je le dis comme on dit simplement : « Moi aussi, les gars, j’ai visité Paris».

Or, quelle fut la surprise pour moi de voir qu’en ouvrant la bouche, j’ai ouvert la porte du barrage fermé à triple tour depuis près de deux décennies. J’ai à peine pu finir ma petite phrase qui se voulait simplement factuelle : « Moi aussi, les gars, j’ai été… abusé ». C’est juste avant de prononcer le dernier mot, petit mot pourtant, cinq lettres, trois syllabes, que le tsunami intérieur a émergé de mes profonds abîmes. Des torrents enfouis si profondément au plus creux de mon être ont fait éruption et ont coulé à flots. Les valves étaient ouvertes et plus rien ne pouvait les refermer. J’ai pleuré ma vie que l’on m’avait violée. Je ne savais pas qu’autant de larmes pouvaient sortir de mon corps. Moi qui n’avais pas la larme facile. Mais où étaient-elles donc toutes cachées durant ces années? Elles étaient si bien dissimulées que je ne sentais pas que je naviguais en eaux troubles et sur une mer de douleurs latentes.

Le guide m’a alors tendu une main et proposé de vivre un rituel accompagné des hommes présents. Contrairement à toi, c’était une main pure, bienveillante et non mal intentionnée. Le but était de me permettre de me laver de cette honte et de ce mal-être incrusté tel un intrus en moi. J’ai accepté cette main tendue et j’ai plongé dans l’expérience proposée. Je n’étais pas en mesure de parler ni de formuler une phrase.  Seulement des cris, des gestes et des sanglots accompagnés d’une série d’onomatopées sortaient de moi. Je suis fort heureux aujourd’hui d’avoir choisi de visiter l’inconfort et cette douleur qui me consumait de l’intérieur. C’est là précisément où j’ai pu trouver soutien et réconfort pour mon processus de guérison. Cette retraite et ce rituel entre hommes furent pour moi des plus salutaires dans ma transition de l’inconscience à la conscience. Cela m’a permis de transmuter de l’ombre à la lumière. Tamaso ma jyotir gamaya. Une traduction libre de ce mantra que j’aime tant chanter et danser de tout mon être est : « Emmène-moi de la noirceur à la lumière ». J’ai énormément de gratitude pour ce passage de l’ombre à la lumière. Car, même si cet abus que tu as eu sur moi avec ton arme pointée a été le plus ombrageux et orageux épisode de ma vie, j’ai su ensuite choisir les bonnes mains tendues pour me reconstruire.

Toi l’inconnu, je tiens à te dire toute ma reconnaissance pour ce chemin que j’ai parcouru depuis que nos routes se sont croisées un soir glacial d’été de 1991. Depuis ce jour noir, je fais davantage confiance à mon intuition qu’aux premières mains tendues. Sache, cher inconnu, que ma foi en l’humain et ma dignité sont encore plus vivantes qu’avant. Merci d’avoir contribué à cette fortification de mon être et de ma confiance envers ce que je ressens. Gratitude à moi le battant d’être aujourd’hui le guerrier de lumière que je suis et d’accompagner les autres sur ce chemin lumineux. Heureux d’avoir les outils et les expériences de vie pour choisir, aujourd’hui, les bonnes mains tendues.

Était-ce de la pure appréhension à sombrer au fond du baril qui m’a amené à être dans le déni si longtemps? Tellement brillamment enfoui dans mes catacombes et labyrinthes internes que j’y ai même perdu le fil avec la réalité. Au point même de douter que ce viol ait réellement eu lieu dans mon propre corps et ma psyché pourtant si souillés et meurtris par cette expérience. Heureusement, j’avais, tout comme Ariane dans la mythologie grecque, déposé le fil afin que Thésée ici incarné comme « ma lumière » puisse avoir victoire sur le Minotaure symbolique ici de « mon ombre ». Pour qu’au moment opportun je  retrouve mon chemin vers la vie. Le chemin parcouru suite à cette nuit où tout semblait s’être arrêté et cassé en moi est phénoménal. Depuis ce jour, je m’assure de toujours laisser un petit fil derrière moi pour retrouver mon chemin vers le vivant et de choisir les bonnes mains…tendues.